Do you wanna
J’ai délaissé pour quelques temps mes réflexions philosophiques usuelles pour m’essayer à de la fiction. J’essaie dis-je.
Le lien de la pluie
Une pluie drue. L’air humide. La chaleur moite. Le ciel assombri, une petite brise printanière, et l’odeur de la terre mouillée qui remplit le moindre espace. Le décor est planté, c’est le moment parfait. La pluie a un effet sur mon humeur, mais encore plus sur mes sens, comme si chacun de mes nerfs voyait ses facultés décuplées à la mesure des gouttes qui martèlent. Il y a une petite forêt visible du balcon, qui donne la sensation de se trouver dans un château lointain comme dans un film de l’époque médiévale. Le décor est planté, quelle ère aura mieux qu’elle su magnifier ce que les sens savent offrir comme délicatesse?
Je ne suis pas pudique, mais il me faut un certain temps pour me révéler. Comme une banane dévêtue pan après pan, dévoilant progressivement ses façades avant de se laisser manger. Elle n’oppose pas de résistance, elle est là pour être mangée. Il y a d’ailleurs, plantés dans le décor, des fruits, mais pas des bananes. Ce n’est pas vraiment le fruit approprié pour la circonstance. Il y a des fraises et des noix. Et de la musique. De la musique suave. Une musique qui a du caractère, de la guitare et du piano. Souvent du saxo.
Il n’est pas pudique non plus, mais il me pousse à aller chercher ce que je veux. Il y a un jeu, qui n’est pas si amusant à vrai dire, je n’aime pas la difficulté. Je préfère me laisser faire, c’est tellement rare que j’embrasse une telle position de soumission. Je le veux maître de tout, j’aime le voir diriger et mener la cadence. Mais nous n’en sommes pas là, le décor ne fait qu’être planté. La lumière tamisée aggrave son regard, je n’arrive pas à la soutenir. Mon esprit me prépare lentement à me faire sienne, la fièvre me gagne lentement, il lui faudra la chaleur qu’il aime tant.
Sa main finit par m’effleurer, puis m’attirer, doucement, puis fermement. Je ne pense plus vraiment, je me laisse faire. Et puis je me rappelle, qu’il me faut lui en donner aussi. De la douceur et de la fermeté, même si j’aimerai simplement m’abandonner à ses soins experts. Alors je résiste, je joue moi aussi, et mon regard s’aggrave, mes mains l’effleurent. Il sourit, frémit, frissonne. Il est comme moi finalement, il a envie de se laisser faire.
Il finit par les prendre, les agripper. Les mordiller, puis les sucer. Les fraises. La proximité de sa virilité – sa barbe – fait accélérer les battements de mon cœur. La chamade, dit-on. On dirait que je me rends seulement compte de ce qui va se passer. Je suis encore seule, dans ma tête. Et puis je ne sais de quelle façon, il m’y rejoint. Je suis maintenant visible, vraiment visible. Peut-être arrive-t-il à lire dans mes pensées.
Il me rend visite. Ses mains, en réalité. Je découvre ce qu’elles savent faire. Les coins et recoins, accessibles et moins visibles, inconnus pour certains. Il se remet à pleuvoir, progressivement, puis il peut dru. L’odeur de la chair mouillée qui remplit le moindre espace. La pluie réveille ses sens, éveille ses membres.
Je peux alors lui rendre visite aussi. Avec mes mains. Mes lèvres, qui agrippent à leur tour, explorent et finissent par trouver. Les fruits. Je les savoure. Je suis alerte, ses réactions me guident. Je m’arrête net. Je suis prête, il l’est aussi. Il m’enveloppe de son regard profond, et mon cœur bat plus vite, il pleut de plus belle… Il s’approche de moi. Il me rencontre, il me voit.
Il y a une vague, mais il me tient. Je suis en sécurité. Il y a une danse, un rythme. Des sons, des regards, des sourires, quelques mots. Mais surtout, une fusion, des étincelles… Mon cœur gonfle, mon esprit se tait. Il n’est plus seul, il ne peut plus prendre toute la place. Ils sont deux, mon esprit et le sien. Je le sens… il comble l’espace. On dirait qu’il n’y plus ni vide, ni creux, tout est rempli. On dirait qu’on se parle, mais il n’y a que peu de mots. C’est magique.
Il l’a trouvé. Je vibre, je m’envole… Et il s’envole avec moi. On se sourit. On se regarde profondément. Le décor est planté. Nous sommes liés désormais. C’est le lien de la pluie.